Kenscoff : quand l’État arrive après les morts

La visite du directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), Jonas Vladimir Paraison, à Kenscoff, dans la journée qui a suivi le massacre ayant fait au moins une trentaine de morts, ne peut pas être réduite à une simple visite officielle. Derrière les images et les déclarations, il y a une population traumatisée, des familles endeuillées et une commune qui vit depuis des mois avec la peur des groupes armés. Une question revient donc avec insistance : où était l’État avant que le drame ne se produise ?

À Kenscoff, personne ne pouvait prétendre ignorer le danger. Les attaques précédentes avaient déjà montré à quel point la commune était vulnérable et combien une présence sécuritaire renforcée était nécessaire. Il faut donc comprendre ce qui s’est réellement passé. Combien de policiers étaient présents au moment de l’attaque ? Les autorités avaient-elles reçu des informations sur une menace imminente ? Des alertes avaient-elles été lancées ? Et surtout, ces alertes ont-elles été prises au sérieux et suivies d’actions concrètes ?

La visite du directeur général de la PNH est importante, mais elle ne doit pas s’arrêter aux promesses faites après le drame. Les habitants ont besoin de réponses, pas seulement de paroles. Ils veulent savoir quand les forces de l’ordre ont été informées, combien de temps il a fallu pour mobiliser les renforts et quelles décisions ont été prises avant et pendant l’attaque. Le commissaire du gouvernement près le tribunal de première instance compétent doit également prendre ses responsabilités en veillant à l’ouverture d’une véritable enquête judiciaire afin d’établir les faits et, si nécessaire, les responsabilités.

Il serait néanmoins injuste de mettre toute la responsabilité sur les policiers qui étaient sur le terrain. La PNH travaille dans des conditions difficiles, avec des problèmes d’effectifs, de moyens, de renseignements et de capacités opérationnelles. Mais ces difficultés ne doivent pas servir à éviter les questions qui fâchent. Si les autorités savaient que Kenscoff était menacée, il faut expliquer pourquoi les mesures nécessaires n’ont pas été prises à temps. Le commissaire du gouvernement devra notamment veiller à ce que les témoignages des habitants, les éléments matériels et les éventuelles alertes reçues avant l’attaque soient recueillis et examinés avec sérieux.

Pour les habitants de Kenscoff, cette tragédie ne se résume pas à un bilan de morts. Ce sont des maisons détruites, des familles brisées, des proches disparus et une peur qui s’installe encore davantage. Beaucoup se demandent simplement s’ils pourront rester chez eux sans craindre une nouvelle attaque. Une présence policière renforcée pendant quelques jours ne suffira donc pas. Il faut une stratégie durable, avec des patrouilles régulières, un meilleur renseignement, des renforts adaptés et surtout une capacité d’intervention rapide lorsque la population appelle à l’aide.

La question centrale n’est donc pas seulement : « Où était la police pendant le massacre ? » Elle est aussi : « Qu’a fait l’État avant que les premiers coups de feu ne soient tirés ? » C’est à cette question que la PNH, sous la direction de Jonas Vladimir Paraison, et les autorités judiciaires, notamment le commissaire du gouvernement, doivent répondre avec honnêteté et transparence. Les familles endeuillées et les habitants de Kenscoff ont le droit de savoir ce qui s’est passé et pourquoi la protection attendue n’a pas été suffisante.

La visite du directeur général de la PNH doit maintenant déboucher sur des actes concrets. Elle doit être le point de départ d’une enquête sérieuse, et non un simple passage officiel après une nouvelle tragédie. Les failles doivent être identifiées, les responsabilités établies lorsque les faits le justifient et des mesures durables prises pour protéger la population. De son côté, le commissaire du gouvernement doit s’assurer que le volet judiciaire avance réellement et que le dossier ne soit pas oublié une fois l’émotion retombée.

À Kenscoff, les habitants ne demandent finalement rien d’extraordinaire : ils veulent pouvoir vivre, travailler et dormir chez eux sans avoir peur. Ils n’ont pas seulement besoin d’un État qui arrive après les morts. Ils ont besoin d’un État qui anticipe la menace, qui écoute les alertes et qui protège ses citoyens avant que le drame ne frappe.

Emmanuel Joseph
Décodage Info

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