Depuis cinq ans, Haïti traverse l’une des périodes les plus sanglantes de son histoire récente. L’attaque perpétrée à Martissant le 1er juin 2021, sous le gouvernement de Claude Joseph, alors Premier ministre, a marqué un tournant majeur dans l’effondrement de l’autorité de l’État. Faute d’une réponse à la hauteur de l’attaque, les groupes armés ont progressivement étendu leur influence, pris le contrôle de nouveaux territoires et imposé leur loi à des milliers de citoyens.

Depuis, la situation n’a cessé de se détériorer. Des routes nationales sont bloquées, des quartiers entiers ont été vidés de leurs habitants et des institutions publiques ont été attaquées, incendiées ou abandonnées. L’attaque meurtrière perpétrée récemment à Kenscoff constitue le dernier épisode en date d’une longue série. Elle illustre une nouvelle fois la faiblesse des autorités face à des groupes armés qui continuent de gagner du terrain, pendant qu’une population meurtrie attend toujours de pouvoir vivre dans son propre pays sans avoir à craindre pour sa vie.
Le drame de Kenscoff est d’autant plus révélateur qu’il intervient après des années d’alertes, de massacres et de déplacements forcés. À chaque nouvelle offensive, les autorités annoncent des mesures, promettent des opérations et multiplient les réunions. Mais pour les victimes, les résultats restent difficiles à voir. Elles enterrent leurs proches, abandonnent leurs maisons et cherchent refuge ailleurs.
Le recul de l’État apparaît également dans la destruction du système carcéral. Le Pénitencier national, la prison civile de la Croix-des-Bouquets et la prison pour femmes de Cabaret ont été attaqués ou détruits par les groupes armés. L’assaut contre le Pénitencier national et la prison de la Croix-des-Bouquets, en mars 2024, a notamment permis l’évasion de milliers de détenus. Le système pénitentiaire, censé représenter l’une des expressions les plus visibles de l’autorité publique, s’est retrouvé lui-même incapable de résister aux assauts des gangs.
Les commissariats n’ont pas été épargnés. Plusieurs installations de la Police nationale ont été attaquées, incendiées ou abandonnées. Dans certaines zones, les forces de sécurité ont été contraintes de se retirer, laissant derrière elles des populations exposées et un vide rapidement occupé par les groupes armés.
Certaines communes se retrouvent aujourd’hui dans une situation particulièrement préoccupante. Croix-des-Bouquets, Carrefour, Mirebalais et Cabaret comptent parmi les territoires où les groupes armés exercent une influence considérable, voire un contrôle dans plusieurs secteurs. Dans certaines localités, la présence effective de l’État est devenue presque inexistante. Les gangs contrôlent les routes, imposent des taxes, règlent les différends et déterminent parfois qui peut entrer ou sortir d’un territoire.
À Port-au-Prince, le recul de l’État est encore plus visible. Le centre-ville, autrefois animé par les commerces, les institutions et les activités économiques, s’est vidé progressivement. Le Stade Sylvio Cator, principal stade du pays, a été envahi et vandalisé par des groupes armés. L’Hôpital de l’Université d’État d’Haïti, le plus grand établissement hospitalier public du pays, a été fermé en raison de l’insécurité avant d’être incendié. Même l’aéroport international Toussaint-Louverture a dû fermer pendant plusieurs semaines en 2024 après des attaques armées.
Comment demander à une population de croire encore en son État lorsque les prisons sont détruites, les commissariats attaqués, les routes bloquées, les hôpitaux incendiés et les principaux espaces publics abandonnés ?
Derrière cette réalité se trouve une population qui paie le prix fort. Les enlèvements ont marqué la vie de milliers de familles. Les Nations unies ont recensé 1 494 enlèvements en 2024. La même année, 5 626 personnes ont été tuées et 2 213 blessées dans le contexte de la violence qui frappe le pays. En 2025, le BINUH a recensé 9 063 homicides. Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du drame, mais ils ne racontent jamais entièrement la douleur des familles qui ont perdu un proche ou qui ont dû fuir leur maison.
Les policiers sont eux aussi victimes de cette violence. Des agents ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions, tandis que certains commissariats ont dû être abandonnés face à la puissance de feu des groupes armés. Dans plusieurs quartiers, les habitants ont été contraints de compter sur leurs propres moyens pour défendre leurs maisons et leurs communautés.
Nazon, Solino, Carrefour-Feuilles et d’autres quartiers ont connu des vagues de violence et de déplacements massifs. Les zones qui résistent encore sont souvent celles où les habitants ont organisé leur propre défense face aux criminels. Une situation qui traduit, à elle seule, le niveau de défaillance atteint par les institutions.
La crise ne se limite cependant pas à la capitale. Dans l’Artibonite, l’insécurité frappe directement les agriculteurs. Des paysans sont empêchés d’accéder librement à leurs terres, soumis à des taxes imposées par les groupes armés ou contraints d’abandonner leurs exploitations. Une région essentielle à la production agricole du pays se retrouve ainsi fragilisée par la violence.
Lorsque le paysan ne peut plus semer ou récolter tranquillement, c’est toute la sécurité alimentaire du pays qui est menacée. La violence ne tue donc pas uniquement des personnes. Elle détruit aussi des moyens de subsistance et compromet l’avenir économique de communautés entières.
Les chiffres humanitaires donnent une autre mesure de cette catastrophe. En 2025, environ 1,4 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays en raison de la violence. Plus de 5,7 millions de personnes faisaient face à une insécurité alimentaire sévère. En juin 2026, près de 1,47 million de personnes étaient toujours déplacées.
Pendant ce temps, les gouvernements se succèdent.
Les dirigeants changent, les ministres passent et les structures de transition se multiplient, mais la population continue de vivre avec les mêmes problèmes. Depuis dix ans, Haïti n’a pas organisé d’élections présidentielles. Cette absence prolongée de légitimité électorale a contribué à fragiliser davantage les institutions et à entretenir une instabilité politique dont les groupes armés ont largement profité.
À cette crise politique s’ajoute la corruption. Des contrats publics portant sur des millions de dollars sont conclus alors que l’État peine à garantir les services les plus élémentaires. Les dépenses engagées au nom de la sécurité soulèvent régulièrement des interrogations sur leur efficacité et leur transparence. Pendant que des ressources considérables sont mobilisées, la population continue de constater la dégradation de son environnement sécuritaire.
L’avenir de la jeunesse est lui aussi compromis. Des milliers de jeunes arrivent à l’âge adulte dans un pays où les possibilités d’emploi sont limitées et où les initiatives individuelles sont rarement suffisamment soutenues. Dans certains quartiers, les groupes armés deviennent alors, pour une partie de cette jeunesse abandonnée, l’une des rares structures capables d’offrir argent, statut ou sentiment d’appartenance. Le recrutement de jeunes par les gangs est d’ailleurs régulièrement documenté par les Nations unies.
Le cercle est devenu infernal. L’insécurité détruit l’économie. Le chômage nourrit le désespoir. Le désespoir facilite le recrutement par les groupes armés. Et chaque territoire perdu renforce davantage les organisations criminelles tout en affaiblissant l’État.
Même l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, demeure un symbole de cette incapacité institutionnelle. Cinq ans après le drame, la quête de justice reste marquée par de nombreuses zones d’ombre. Un président a été assassiné dans sa résidence, et l’État haïtien n’a toujours pas offert à la société la réponse judiciaire et institutionnelle que réclame un crime d’une telle gravité.
Face à cette situation, le discours officiel ne suffit plus. Les communiqués ne remplacent pas les territoires récupérés. Les réunions ne remplacent pas les policiers déployés. Les promesses ne reconstruisent pas les maisons incendiées et ne ramènent pas les morts.
Le peuple haïtien appelle à l’aide. Mais au bout du fil, il trouve trop souvent un État qui semble incapable de répondre.
Un État ne se définit pas uniquement par ses institutions sur le papier. Il se définit par sa capacité à protéger ses citoyens, à contrôler son territoire, à rendre justice, à garantir la circulation et à offrir à sa population les conditions minimales pour vivre dignement.
Après cinq années de violence, le peuple haïtien ne demande pas l’impossible. Il demande de pouvoir vivre chez lui, travailler chez lui, élever ses enfants chez lui et circuler librement dans son propre pays.
Moïse François
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