Jude Célestin veut de nouveau briguer la présidence d’Haïti. Après plusieurs jours de discussions avec des partis, des organisations et différentes personnalités, l’ancien candidat aurait arrêté sa décision et devrait procéder à son inscription en ligne. S’il officialise sa candidature, il participera pour la troisième fois à une élection présidentielle depuis 2010.

Ce retour pose une question qui dépasse le seul cas de Jude Célestin : que signifie, dans l’Haïti d’aujourd’hui, le retour régulier de responsables politiques qui réapparaissent au moment des élections, alors que leur présence dans la vie quotidienne de la population est beaucoup moins visible ?
Jude Célestin n’est pourtant pas un nouveau venu dans les compétitions électorales. En 2010, il était le candidat du parti INITE. Les résultats préliminaires du Conseil électoral provisoire le plaçaient en deuxième position avec 22,48 % des voix, derrière Mirlande Manigat et devant Michel Martelly.
Mais cette élection allait rapidement devenir l’un des épisodes les plus controversés de l’histoire électorale récente du pays. Après les contestations et une mission de vérification de l’Organisation des États américains, les résultats ont été modifiés. Jude Célestin a finalement été écarté du second tour, laissant la place à Michel Martelly face à Mirlande Manigat.
Six ans plus tard, il revient dans la course. Lors de l’élection présidentielle de novembre 2016, il se classe deuxième derrière Jovenel Moïse. Les résultats définitifs lui attribuent 207 988 voix, soit 19,57 % des suffrages.
Depuis, Haïti a profondément changé.
Le pays a connu l’effondrement progressif des institutions, l’assassinat d’un président, l’expansion des groupes armés, le déplacement massif de populations, la fermeture d’entreprises et d’écoles, la paralysie de plusieurs quartiers et l’appauvrissement d’une grande partie de la population.
Et c’est précisément dans cette Haïti-là que Jude Célestin revient chercher le suffrage populaire.
La question n’est donc pas seulement de savoir pourquoi il veut être président. Elle est aussi de savoir où se trouvent les dirigeants politiques haïtiens lorsque les citoyens affrontent quotidiennement l’insécurité, le chômage, la faim, la fermeture des écoles ou l’impossibilité de circuler librement.
Pendant les périodes électorales, les candidats réapparaissent. Ils parlent de changement, de reconstruction, de sécurité, d’emploi et de développement. Mais entre deux élections, combien restent réellement présents auprès des populations ? Combien construisent une relation politique permanente avec les citoyens, au-delà des meetings et des campagnes électorales ?
C’est là que le retour de Jude Célestin interpelle.
Après 2010 et 2016, le pays est aujourd’hui confronté à une crise d’une autre dimension. Le candidat qui sollicite à nouveau la confiance des électeurs devra nécessairement répondre à une question simple : qu’a-t-il fait, politiquement, pendant toutes ces années pour rester au contact d’une population dont il sollicite une nouvelle fois le vote ?
Car une élection ne devrait pas être le seul moment où les citoyens redeviennent visibles aux yeux de leurs dirigeants.
Le problème dépasse d’ailleurs Jude Célestin. Il concerne une classe politique qui donne souvent l’impression de considérer les élections comme le principal moment de son existence publique. Des personnalités disparaissent de la scène politique, puis reviennent lorsque le calendrier électoral s’ouvre.
En 2026, alors que le Conseil électoral provisoire prépare un nouveau processus électoral, cette pratique mérite d’être questionnée. Le CEP a prolongé jusqu’au 20 septembre la période d’inscription en ligne des candidats et prévoit la publication de la liste définitive des candidats agréés le 14 octobre.
Jude Célestin a donc encore le droit de se présenter. Mais le droit de solliciter les suffrages ne dispense pas d’un bilan politique.
Après deux précédentes participations présidentielles, le candidat devra expliquer aux électeurs ce qu’il propose aujourd’hui, ce qui distingue son projet de ceux portés précédemment et surtout pourquoi les Haïtiens devraient encore croire à sa capacité à diriger le pays.
Parce que le véritable enjeu n’est peut-être pas le retour de Jude Célestin dans une course présidentielle.
C’est de savoir si, en Haïti, les hommes politiques veulent enfin comprendre qu’un peuple ne devrait pas seulement compter au moment de déposer son bulletin dans une urne.
Francesca Laury
Décodage Info







