Par Moïse François
Port-au-Prince, 29 septembre 2026 — Le gouvernement haïtien continue de parler des élections comme d’une échéance certaine. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a fixé au 13 décembre 2026 le premier tour de la présidentielle, des législatives et de la consultation sur les changements proposés à la Constitution. Sur le papier, le calendrier existe. Dans la réalité du pays, les conditions nécessaires à sa mise en œuvre restent loin d’être réunies.

Il faut le dire clairement : le problème d’Haïti n’est pas l’absence de calendrier électoral. C’est l’absence d’un territoire suffisamment sécurisé pour permettre à une élection nationale de se tenir.
Le CEP travaille. L’institution a déjà ouvert des centres d’inscription et de vote et affirme avoir franchi plusieurs étapes du processus. Au 21 septembre, elle comptabilisait 1 285 centres d’inscription et de vote opérationnels et indiquait avoir recruté et formé 2 853 agents du registre électoral et 4 643 agents de sécurité électorale.
Ces avancées sont réelles. Mais elles ne répondent pas à la question fondamentale : peut-on organiser une élection nationale lorsque l’État ne maîtrise pas l’ensemble du territoire national ?
Le problème commence par la sécurité
La Police nationale d’Haïti (PNH) mène des opérations contre les groupes armés. Les Forces armées d’Haïti (FAd’H) sont également engagées aux côtés de la police et d’autres forces. Des opérations ont permis de reprendre certaines positions et certaines localités.
Ces efforts doivent être pris en compte.
Mais ils ne changent pas encore la réalité générale du pays.
Les Nations unies constatent que les groupes armés contrôlent de vastes territoires et que la violence s’est étendue au-delà de Port-au-Prince. Cette situation réduit la capacité de l’État à exercer ses fonctions et à assurer les services de base.
Autrement dit, la PNH peut gagner des positions sans que l’État ait pour autant récupéré l’ensemble du territoire.
C’est précisément cette différence qui doit être prise en considération lorsqu’on parle d’élections.
Une élection ne se limite pas au jour du scrutin
Organiser une présidentielle et des élections législatives dans un pays comme Haïti ne consiste pas simplement à installer des urnes le 13 décembre.
Il faut pouvoir transporter le matériel électoral. Il faut permettre aux candidats de circuler. Il faut que les électeurs puissent accéder aux centres de vote. Il faut protéger les agents électoraux. Il faut permettre aux observateurs d’exercer leur travail. Il faut assurer le dépouillement et le transport des procès-verbaux.
Et surtout, il faut que ces opérations puissent se dérouler sur l’ensemble du territoire concerné par le scrutin.
Or, même le CEP reconnaît que son calendrier est soumis à une condition essentielle : l’établissement d’un « climat sécuritaire acceptable », en plus de la disponibilité des ressources financières.
Cette précision est loin d’être secondaire.
Elle signifie que la date du 13 décembre ne dépend pas uniquement de la volonté du gouvernement ou du CEP. Elle dépend également de la capacité de l’État à créer les conditions matérielles et sécuritaires nécessaires.
Des électeurs qui ne peuvent pas rentrer chez eux
À cette difficulté s’ajoute celle des déplacements forcés.
Près de 1,47 million de personnes étaient déplacées en Haïti en juin 2026, selon les Nations unies. Certaines personnes déplacées se trouvent dans des zones où des groupes armés exercent une influence ou un contrôle.
Comment garantir à ces citoyens leur droit de vote ?
Dans quel centre seront-ils inscrits ? Où voteront-ils ? Comment seront-ils informés d’un éventuel changement de centre ? Comment garantir que leur déplacement vers un bureau de vote ne les exposera pas à un danger ?
Ces questions ne sont pas théoriques.
Elles touchent directement à la crédibilité d’une élection.
Le calendrier ne suffit pas
Le gouvernement peut continuer à annoncer les élections. Le CEP peut continuer à préparer le processus. Les candidats peuvent continuer à déposer leurs dossiers.
Mais une élection nationale ne peut pas être organisée uniquement depuis les bureaux du CEP à Pétion-Ville.
Elle doit atteindre les communes, les quartiers, les sections communales et les électeurs.
Or, en septembre 2026, des portions importantes du pays restent confrontées à la présence et à l’influence des groupes armés. Les Nations unies ont notamment documenté la persistance de groupes armés dans plusieurs départements et les conséquences de cette situation sur les populations.
La question n’est donc pas de savoir si l’État souhaite organiser des élections.
La question est de savoir s’il peut matériellement les organiser dans des conditions acceptables.
Le risque d’une élection à deux vitesses
Il existe alors un autre problème : celui d’une élection qui fonctionnerait dans certaines régions et pas dans d’autres.
Des centres pourraient ouvrir dans des zones sécurisées pendant que d’autres resteraient inaccessibles. Certains candidats pourraient faire campagne dans certaines circonscriptions, alors que d’autres seraient empêchés de se déplacer. Des électeurs pourraient voter tandis que d’autres, déplacés ou vivant dans des zones contrôlées par des groupes armés, seraient privés de cette possibilité.
Une telle situation poserait nécessairement des questions sur l’égalité devant le vote et sur la représentativité du résultat.
Ce n’est pas une question de pessimisme.
C’est une question de réalité territoriale.
L’État doit d’abord pouvoir garantir l’urne
Haïti a besoin d’élections. Après des années sans scrutin national, le pays a besoin de renouveler ses institutions par la voie démocratique.
Mais vouloir des élections ne suffit pas à les rendre possibles.
Il faut une police capable de protéger les électeurs. Il faut des routes accessibles. Il faut des centres de vote sécurisés. Il faut des candidats capables de faire campagne. Il faut des agents électoraux capables de travailler sans être exposés aux groupes armés.
La PNH fait des efforts. Les FAd’H sont engagées. Des opérations donnent lieu à des reprises de terrain. Mais la réalité nationale demeure celle d’un État qui ne contrôle pas encore toutes les zones où il doit organiser une élection.
C’est là que réside la contradiction fondamentale du calendrier de décembre.
Le gouvernement affirme que les élections auront lieu.
Le CEP prépare les élections.
Mais le pays, lui, n’a pas encore réuni les conditions nécessaires pour garantir que tous les Haïtiens pourront participer au même scrutin, dans les mêmes conditions et avec les mêmes garanties de sécurité.
Le 13 décembre peut donc rester inscrit sur le calendrier. Mais une date n’est pas une garantie électorale.
Avant de demander aux Haïtiens de choisir leurs dirigeants, l’État doit être en mesure de leur garantir quelque chose de beaucoup plus élémentaire : la possibilité de se rendre librement jusqu’à l’urne et d’en revenir.
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