Alors que la violence atteint des niveaux sans précédent en Haïti, un rapport alarmant de l’International Crisis Group (ICG), publié ce lundi 15 décembre 2025, dresse le portrait d’un pays progressivement pris en otage par une coalition criminelle devenue tentaculaire. Intitulée Undoing Haiti’s Deadly Gang Alliance, l’étude met en lumière l’ascension fulgurante de Viv Ansanm, alliance des gangs les plus puissants du pays, et les risques majeurs qui entourent le déploiement imminent d’une nouvelle force de sécurité internationale mandatée par l’ONU.

Une alliance criminelle sans précédent
Née de la fusion progressive des deux principales coalitions armées de Port-au-Prince — le G9, emmené par l’ex-policier Jimmy « Barbecue » Chérizier, et le Gpèp — Viv Ansanm s’est imposée comme une force militaire et territoriale inédite dans l’histoire récente d’Haïti. Dès février 2024, selon ce rapport, cette alliance a démontré sa capacité de nuisance en paralysant la capitale, attaquant simultanément l’aéroport international, des prisons, des ports, des commissariats et des institutions publiques, provoquant la chute du gouvernement d’Ariel Henry.
Depuis, les gangs ont étendu leur emprise bien au-delà de Port-au-Prince, contrôlant des axes routiers stratégiques, des zones côtières et des localités jusque-là épargnées, comme Kenscoff ou certaines communes du Plateau Central. Selon l’ICG, Viv Ansanm compterait entre 12 000 et 20 000 membres, dont plusieurs milliers lourdement armés.
Des gangs devenus autonomes et riches
Le rapport souligne une mutation profonde du phénomène des gangs en Haïti. Longtemps instruments des élites politiques et économiques, ces groupes se sont affranchis de leurs anciens parrains pour devenir des acteurs criminels autonomes, dotés de ressources financières colossales.
Leur économie repose sur une combinaison de pratiques illicites : extorsion systématique des commerçants et entreprises, péages illégaux sur les routes nationales, enlèvements contre rançon, trafic maritime, contrebande et, de plus en plus, trafic de drogue et d’armes. Le ministère haïtien de l’Économie estime que les gangs engrangent des dizaines de millions de dollars par an, notamment grâce au contrôle des flux commerciaux entre la République dominicaine et la capitale.
Cette manne financière alimente un arsenal toujours plus sophistiqué et permet aux gangs de consolider leur contrôle territorial, au prix d’une violence extrême contre les civils.
Une violence aux conséquences humanitaires dramatiques
Depuis 2022, plus de 16 000 personnes ont été tuées, et environ 1,4 million d’Haïtiens ont été déplacés, faisant de la crise actuelle la pire catastrophe humanitaire de l’hémisphère occidental. Violences sexuelles de masse, incendies de quartiers entiers, attaques contre des écoles et des hôpitaux : le rapport décrit une stratégie de terreur visant à soumettre les populations.
Les gangs ont également contribué à l’isolement du pays, en s’attaquant à l’aviation civile et aux infrastructures de télécommunications, perturbant gravement l’approvisionnement alimentaire et aggravant l’insécurité alimentaire qui touche aujourd’hui plus de la moitié de la population.
Un projet politique sous couvert de populisme
Fait nouveau et particulièrement préoccupant, Viv Ansanm tente de se donner une légitimité politique. Ses chefs se présentent comme des défenseurs des plus pauvres face aux « élites prédatrices » et aux ingérences étrangères. Certains ont même annoncé la création d’un parti politique et revendiquent une place dans la future gouvernance, alors que le mandat du Conseil présidentiel de transition doit prendre fin le 7 février 2026.
L’objectif affiché est clair : obtenir une amnistie générale pour les chefs et membres de la coalition, en échange d’une hypothétique baisse de la violence.
Une force internationale face à un dilemme
Dans ce contexte, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé la création d’une nouvelle Gang Suppression Force, appelée à remplacer la mission multinationale dirigée par le Kenya, jugée largement inefficace faute de moyens. Forte de 5 500 soldats et dotée d’un mandat plus offensif, cette force pourrait, selon l’ICG, modifier le rapport de force.
Mais le rapport met en garde : une réponse exclusivement militaire risque d’entraîner une escalade des combats, avec de lourdes pertes civiles. Sans stratégie politique claire, sans mécanismes de redevabilité et sans plan de démobilisation, la victoire militaire resterait illusoire.
La Rédaction
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